NIGER : Le retour rampant de l'exception
Aujourd'hui, avec le recul nécessaire, on est en droit de s'interroger sur les raisons pour lesquelles Tandja s'est saisi de l'attaque d'Iférouane pour en faire une véritable guerre. Comment ce
soldat que d'aucuns considèrent comme le plus minable des politiciens a su obtenir, malgré la réticence de tout un peuple, un conflit fratricide qui menace d'embraser le pays ?
Si l’on admet que le colonel a réussi son coup, on se demande à présent les motivations profondes qui guident sa démarche.
A qui profite le crime ?
Première hypothèse :
Le président Tandja achèvera dans vingt mois son second mandat. La constitution nigérienne ne l'autorise pas à en briguer un troisième. Tandja Mamadou a été membre du conseil militaire suprême,
la junte militaire qui a destitué Diori Hamani pour imposer aux Nigériens treize ans d'une dictature assommante. Il reste, on se le rappelle, le plus zélé du groupe, le tyran attitré de
l'équipe.
On se rappelle également que Kountché, le dictateur brutal et violent, poussera le bouchon à l’extrême. Dès sa prise de pouvoir, il déclare prohiber le mot « politique ». C’est à ses yeux une
science trop hasardeuse pour le peuple dont le rôle doit être réduit à obéir aux ordres, écouter la radio et respecter les rendez-vous des tribunes pour acclamer les discours officiels.
La politique est un domaine réservé au président du conseil militaire suprême, chef de l'Etat, qui cumulait à ces titres les postes prestigieux de ministre de la défense national et ministre de
l’intérieur et de l’aménagement du territoire. On connait par ailleurs l'admiration que nourrit notre cher président pour son ancien maître.
L'irréductible préfet de Tahoua et tout puissant ministre de l'intérieur met à profit la mémoire, hélas courte, du peuple nigérien pour réapparaître en politicien doux et sensible, engagé et
attentionné.
Elu et réélu président de la République, le nostalgique de la ténébreuse période d'exception ne rêve que de remettre en cause les acquis démocratiques qui, pour lui, ne sont plus qu'une entrave à
ses ambitions pouvoiristes et dictatoriales.
Plus intelligent ou mieux encadré qu'on ne le pense, il saisit l'opportunité d'un conflit qu'il pouvait arrêter dès le départ pour mettre sa machine en marche.
1ere étape :
Faire admettre au subconscient collectif des Nigériens la logique de guerre et la menace qui pèse sur l'existence du pays par une forte campagne d'intoxication à travers les medias qui
martyrisent les forces de défense et de sécurité (étape déjà réalisée avec succès).
2eme étape :
Traquer les populations du nord pour les contraindre à l'exil et au ralliement au MNJ par des arrestations arbitraires, des tortures et des exécutions sommaires (étape déjà entamée avec
succès).
3eme étape :
Redonner à l'armée le goût du pouvoir et lui faire miroiter le retour éventuel de la dictature militaire en décrétant l'état de mise en garde (étape déjà réalisée).
4eme étape :
Garder le flou artistique autour de la question en interdisant aux médias l'accès à l'information (étape déjà réalisée avec grand succès).
5eme étape :
Discréditer la décentralisation en arrêtant les élus locaux sous prétexte de détournement des deniers publics (étape en cours à Niamey, Dosso, Maradi Zinder et Agadez).
6ème étape:
Etouffer le militantisme partisan en s'aliénant les leaders politiques de tout bord pour calmer les ardeurs d'un multipartisme cher au peuple (disparition progressive de l'opposition et de
l'esprit critique).
7ème étape :
Remplacer progressivement les autorités administratives civiles par les officiers de l'armée (étape déjà enclenchée avec le préfet d'Arlit puis bientôt Tchirozérine et Agadez).
8ème étape :
Décréter l'état d'urgence sur l'ensemble du territoire national (étape déjà mise en route avec la mise en évidence du terrorisme urbain).
9ème étape :
Suspendre la Constitution et instaurer l'état d'exception dans l'intérêt supérieur de la nation (étape qui surgira par surprise suite à un événement soigneusement préparé et proportionnel à la
décision).
10ème étape :
Elaborer une nouvelle constitution qui sera votée à 97% et permettra la réélection de Tandja pour un premier mandat de la sixième république.
Le tour est ainsi joué et nos politiciens se rendront compte avec bien du retard qu'ils sont tombés dans un piège. Pour noyer le poisson, certains seront nommés à des hautes fonctions qui leur
permettront l'indispensable accès à la mangeoire (les Nigériens vont enfin renouer avec la soumission aveugle pour laquelle ils semblent génétiquement prédisposés).
Seconde hypothèse
Le Nord Niger regorge d'importants gisements d'uranium. Les exploitations d'Arlit et d'Akokan ont épuisé déjà 70% des ressources en eau de la nappe « Talak »,
Les exploitations d'Imouraren et de Teguida N'Tessoum taperont dans l'aquifère « Tchirozérine » qui alimente Agadez.
Dans vingt ans, plus d'eau sous cette immensité désertique. La vie sera alors plus que compromise : ce sera la grande catastrophe pour les populations autochtones.
Avant d'en arriver là, elles seront contraintes de s'éloigner des cités minières qui surgiront de leurs territoires d'attache.
En prélude à cette réalité implacable et terrifiante, et en complicité avec les puissances intéressées par le précieux minerai, il faut dépeupler la région.
On prend le temps de contenir les gesticulations et les soubresauts des populations concernées.
Cela s'appellera de la prévention.
L'observateur extérieur dira : quelle abomination !
=> le pays le plus pauvre se vide de ses richesses pour financer un conflit qui le maintiendra au dernier rang mondial.
=> Pour avoir le précieux minerai, on vide de son eau l'un des territoires les plus arides de la planète.
Si l'objectif principal de Tandja est la combinaison des deux hypothèses, qui du reste sont intimement liées et interdépendantes, alors il n'est pas aussi médiocre qu'on peut le supposer.