QUESTION TOUAREGUE, QUELLE PERSPECTIVE ?
La politique d’intimidation, de répression et de dissuasion mise en oeuvre de manière systématique par nos Etats ne changera en rien la complexité du problème Touareg. Même si les états nations
chauvins de leur intégrité ne peuvent que s’accrocher à la logique nationale et républicaine ils ne sauraient occulter les réalités socio historiques des peuples qui les composent. La
politique de l’autruche consistant à imposer une unité nationale artificielle et instrumentalisée et dont le postulat de base consiste à faire des particularismes sociaux un tabou, montrera
toujours ses limites. Caresser le rêve d’uniformiser des peuples d’origines et de cultures différentes par la violence et la répression restera une chimère on ne peut plus préjudiciable à la
création d’une nation appelée à relever les défis de la mondialisation. Le 21ème siècle et son organisation politique reste en revanche très attaché au caractère tangible et irréversible des
frontières nationales. Doit on pour autant s’en tenir à cela pour ignorer la réalité ? Nos réalités culturelles, sociales et économiques ? Nos réalités ancestrales et historiques ?
Nos réalités territoriales et politiques ?
A l'évidence ces réalités indiscutables rendent le problème Touareg difficilement gérables et ne pourrait nullement trouver de solutions par la seule logique de la force et de la guerre.
Au Mali comme au Niger, les accords de paix de 1995 ont consacrés un aspect fondamental des revendications touarègues, à savoir la décentralisation poussée, perçue à l’époque comme la formule
intermédiaire entre autonomie de gestion et système pyramidal hérité de la colonisation. Consacrée par une constitution votée par référendum, la formule restera théorique et toute allusion à sa
mise en oeuvre pourrait être répréhensible. L’amalgame est vite fait et nul n’osera dès lors s’attirer les foudres des autorités en réclamant un processus contraire aux intérêts du pouvoir en
place. Il est bien évident en outre que la mise en oeuvre de la décentralisation telle qu’elle est prévue par la constitution nigérienne ne pourrait être la solution miracle dès lors qu’elle ne
s’accompagne pas d’une réelle volonté politique, d’une réelle acceptation des composantes nationales avec leur particularisme et leur spécificité.
En tout état de cause, même si la gestion nigérienne du conflit avec le MNJ déconcerte les plus optimistes, même si l’isolement de toute une région, le sacrifice de toute une population, la
répression sanglante des citoyens pose sérieusement le problème de notre place réelle dans ces pays on ne pourrait attribuer ce conflit à une volonté nationale. Le fiasco
serait la résultante d’une pure myopie politique. Une myopie politique qui causerait ces énormes dégâts matériels et humains par la seule logique de la formule Stanley MILGRAM. C’est
également une grosse erreur politique que de vouloir exploiter d'emblée l'intégralité des ressources minières dans le seul objectif de renflouer les caisses de l’état sans tenir compte des
conséquences sociales et environnementales ni même songer à échelonner dans le temps le revers écologique qui en découlera.
Au delà de ces constats désolants, il faudra bien regarder vers l’avenir et envisager d’autres lendemains pour les générations futures. Ainsi, il s’avère indispensable
d’internationaliser la question touarègue à travers l’ONU et ses institutions spécialisées, au travers les organisations africaines et au travers des coopérations internationales. La
reconnaissance des peuples touaregs comme peuple autochtone pourrait être une alternative et un postulat de départ porteur de solutions durables et politiquement balisées. Il est également
indispensable que la communauté internationale sorte de sa vision souvent simpliste des questions ethniques en Afrique pour reconnaître que derrière cette logique se cache une réalité tout aussi
déconcertante. Une affligeante réalité selon laquelle les communautés placées au sommet de la pyramide par la logique du nombre détiennent à leur guise l’appareil de l’état et sa force de
frappe, appareil dont elles peuvent faire usage à volonté dans le but de conforter leur position de dominant. Sur le plan national, le recours à un statut particulier créant les
conditions de mise en confiance des populations demeurera l’incontournable solution. De soubresauts en recommencements, l’état de belligérance restera endémique même s’il affiche un caractère
sporadique. L'ampleur des conflits et des conséquences qui en découleront sera tributaire des hommes politiques qui en assureront la gestion, selon qu’ils acceptent notre statut de
citoyen ou qu’ils voient en nous un corps étranger qui dérange et qu’il importe d’affaiblir à la moindre opportunité. La suspicion et les risques de dérapage régneront, telle
une épée de Damoclès au dessus de nos têtes tant que les questions ethniques et régionales resteront taboues au profit d’une nation imposée à coup médiatique. Les accords de paix signés
après d’ultimes négociations et parrainés par des pays qui nous sont liés par l’histoire et la géographie montreront toujours leurs limites tant qu’il n’ y aura pas une réelle remise en
cause de nos rapports et qu’il ne soit établie sur des bases saines et sincères une relation de confiance mutuelle entre fils du pays. Ils resteront lettre morte tant qu’ils ne seront pas
soutenus par une réelle volonté politique de régler de manière pérenne la question de responsabilité des populations sur les régions qu’elles occupent mais aussi la prise en compte de l’ensemble
des composantes nationales dans la gestion de l’appareil de l’état. Le recours aux pays amis comme médiateurs puis témoins et garants des accord de paix a hélas montré ses limites dans la mesure
où, du fait des souverainetés nationales ils n’ont aucun moyen de pression leur permettant de faire respecter les engagements pris. Le point de blocage relatif à la démilitarisation
des zones de conflit, qui refait surface à chaque processus de négociation traduit parfaitement l’esprit de méfiance réciproque. La mise en oeuvre par nos états de la politique
de la terre brûlée dont souffrent en priorité nos populations civiles et dans la seule optique de rapport de force avant tout processus de paix, en remet toujours une couche sur le
sentiment pour nous autres touareg d’être des citoyens de seconde zone. Ces logiques on ne peut plus déroutantes décrivent clairement une profonde crise de confiance transmise
de génération en génération et traduisent clairement la précarité de notre citoyenneté.
Issouf Ag MAHA
Maire élu de Tchirozerine